Œil du passager : le séjour de FOME en Saraka (prison)

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Les gyrophares ont retenti derrière nous. Notre chauffeur a serré comme tous les autres usagers sur le coté droit. A vive allure, un fourgon plein de personnes est passé. C’était quoi avais-je interrogé le chauffeur qui est un habitué de cette voie.
– Vous dites des prisonniers ?
– Oui ! C’est jeudi, on les amène au tribunal pour les jugements. C’est la routine.
Cette précision venait d’un monsieur âgé d’une cinquantaine d’année assis sur le même siège que l’œil du passager. Je suis tout triste pour eux. Dieu nous en épargne. Amen avait répondu le monsieur. Mais il dit : pour certains tu ne devrais pas être triste. Ils sont au bon endroit. J’ai beaucoup de raisons à t’évoquer. Mais je crois que le temps d’un voyage Sokodé – Dapaong ne suffirait. Dommage !
– Je me présente je m’appelle Aposto, je m’essaie dans l’écrit des récits de mes voyages et je crois que ça m’intéresserais d’écouter ces multiples raisons dont vous parlez. Peut être que ça pourra m’inspirer d’autres récits.
– Enchanté, je m’appelle Fomè. Si je vous dis d’avoir de la réserve pour ces prisonniers, c’est pour plusieurs raisons. D’ailleurs, je te propose de t’organiser pour assister chaque jeudi aux audiences, tu vas écouter les histoires les plus flippantes, comiques et moroses de toute ta vie. Moi qui te parle, j’ai fais de la prison pour 5 ans. J’ai payé pour un forfait que je n’ai pas commis. Mais j’ai beaucoup appris de la vie. Dommage que je ne puisse pas le mettre sur papier comme toi tu le fais.
Il portait un boskalin sur la tête. Un long silence puis il a pris sa bouteille d’eau Voltic qu’il a bu. Il a raclé sa gorge puis il a dit : le temps soigne nos blessures. Je n’arrive pas à réaliser qu’aujourd’hui, je puisse raconter à un inconnu mon douloureux passé. Mais c’est ça, (mawu égni gan !) ce qui veut dire c’est Dieu qui est grand, en éwé (une langue parlée en majorité dans le sud du Togo). J’ai été accusé de complicité de vol. Je travaillais comme comptable dans une entreprise de la place. Comment suis-je parvenu après 15 années de chômage à trouver ce boulot ? Dieu seul en est témoin. Je me suis montré très efficace durant dix ans de service. A la onzième année, nous avons eu un nouveau directeur. Un audit a été commandité. A la fin de l’épreuve, on me demande une lettre d’explication sur des centaines de pièces comptables surfacturées avec mes signatures. Un total de 10 000 000 F. On m’a donné deux jours pour justifier ces sorties d’argent. Je ne comprenais rien. Plus tard j’ai découverts la vérité. Mon ancien directeur imitait ma signature sur certaines factures dont je n’avais pas réellement connaissance. A chaque budget annuel, il y’avait toujours un écart de près de 1 000 000 F. Il me disait que c’étaient des fonds qu’on ne devait pas toucher. Cette ligne budgétaire concernait ces frais de missions à l’étranger. Donc au bout de dix bonnes années, il s’est fait de la manne sur mos dos. Quand il a senti le danger venir, il a pris la clé des champs. C’était sa parole contre la mienne. Je suis dans les mailles de la justice. Les preuves sont contre moi. J’ai beau expliquer pour prouver mon innocence. Quand le système te tiens entre les dents, tu es foutu ou touffu. J’ai raclé le fond de mes économies pour me payer un avocat mais hélas. Le 18 Avril 2013, le verdict est tombé. Je suis condamné à 5 ans d’emprisonnement pour complicité de vol. Le coupable est en cavale.
Mes premiers jours en prison ont été très difficile. J’ai cherché par tous les moyens de me suicider. Purger une peine pour un crime qu’on n’a pas commis. C’est injuste. Durant ce moment, ma foi a été mise à rude épreuve. Dans ce lieu, j’ai compris que Dieu m’avait abandonné. I l m’a laissé seul. Abandonné à moi- même. Si Dieu existait, il n’était pas la pour moi. J’aurais voulu qu’un miracle se produise. Qu’on reconnaisse mon innocence. Qu’on mette la main sur ce maudit directeur ou qu’il vienne lui-même se dénoncer à la justice pour clarifier les faits. J’ai attendu longtemps ce miracle. Je crois que c’est dans les films et les romans que nous voyons de pareils dénouements. Je refusais de m’alimenter dans l’espoir de mourir un de ses quatre.
Après un contrôle de routine, les gardiens pénitenciers m’ont conduit à l’infirmerie de la prison. J’étais très faible. Il a soulevé ma chemise puis, il a dit ce n’est pas possible ! Il pouvait compter les ossements de ma cage thoracique. Mon frère, tu veux mourir, c’est ça ? Regarde ton ventre, il n’y a rien. Il a appelé les gardes. Ce monsieur, on ne le sert pas à manger ? Ou à l’intérieur, quelqu’un retire ces plats ? Les gardes ont rassuré le médecin que rien de tout cela ne se passait. Alors c’est quoi le problème ? Il n’est pas malade c’est une faim chronique. Difficilement, il a trouvé une de mes veines pour me placer du sérum et quelques vitamines. J’observais ses manœuvres. J’ai réussi à tirer sa blouse par derrière puis je lui ai dit : Docteur faites moi une faveur ! S’il vous plait laissez-moi mourir. Il a dit d’une voix ferme : pas question monsieur Fomè. Je connais votre histoire. Je sais que vous êtes injustement ici. Mais nous connaissons tous la procédure judicaire. Elle est très lente, mais peut être que les jours à venir, les choses peuvent prendre d’autres tournures. Ne perds pas espoir. Tiens bon. J’ai vu des centaines dans ton cas. Aujourd’hui, ils sont libres. Ils ont repris le cours normal de leur vie. Je les croise en circulation tous les jours et je me dis que ceux qui croient en la justice divine sont libres même quand ils sont dans les menottes. Ce sont des épreuves qui passent. Je me suis endormi sous l’effet du sérum. J’entendais ces dernières paroles comme dans un rêve.
A mon réveil, le médecin n’était plus là. Un garde a détaché mes menottes du lit puis …

C’était l’œil du passager par ATCHAM Aposto
Suite du récit le mercredi prochain
Mesures barrières, je vous en prie!

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